«Ce que Dieu a uni». La révolution culturelle du Cardinal Kasper

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«La doctrine ne change pas, la seule nouveauté concerne la pratique pastorale».  Le slogan, désormais répété depuis un an, d’une part rassure ces conservateurs qui mesurent tout en termes de déclarations doctrinales, d’autre part encourage les progressistes qui attachent peu de valeur à la doctrine, et confient tout à la primauté de la pratique.

Un exemple spectaculaire de la révolution culturelle proposée au nom de la pratique nous est offert par le rapport consacré à l’Evangile de la famille par lequel le Cardinal Walter Kasper a ouvert le 20 Février le travail du Consistoire extraordinaire sur la famille. Le texte, défini par le père Federico Lombardi comme «en grande syntonie» avec la pensée du pape François, mérite aussi pour cela d’être évalué dans toute sa portée.

Le point de départ du cardinal Kasper est la constatation que «entre la doctrine de l’Église sur le mariage et la famille, et les convictions vécues par de nombreux chrétiens, il s’est créé un abîme».
Le cardinal, évite toutefois de formuler un jugement négatif sur ces «convictions», qui s’opposent à la foi chrétienne, éludant la question fondamentale: pourquoi cet abîme entre la doctrine de l’Église et la philosophie de la vie des chrétiens d’aujourd’hui existe-t-il? Quelle est la nature, quelles sont les causes du processus de dissolution de la famille? Nulle part dans sa relation, il n’est dit que la crise de la famille est le résultat d’une attaque planifiée sur la famille, fruit d’une vision laïciste du monde qui s’oppose à elle. Et ce malgré le récent document sur les «Standards pour l’éducation sexuelle» de l’«Organisation mondiale de la santé» (OMS), l’approbation du «Rapport Lunacek» par le Parlement européen, la légalisation des mariages de même sexe et le délit d’homophobie de nombreux gouvernements occidentaux.
Mais on se demande encore: est-il possible en 2014 de consacrer 25 pages au sujet de la famille, en ignorant l’agression objective que la famille, non seulement chrétienne, mais naturelle, subit dans le monde entier? Quelles peuvent être les raisons de ce silence, sinon une subordination psychologique et culturelle à ces pouvoirs mondains qui sont les promoteurs de l’attaque contre la famille?

Dans le passage clé de son rapport, consacré au problème des divorcés remariés, le cardinal Kasper n’exprime pas un seul mot de condamnation sur le divorce et ses effets désastreux sur la société occidentale. Mais n’est-ce pas maintenant le moment de dire qu’une grande partie de la crise de la famille remonte à l’introduction du divorce et que les faits montrent que l’Église avait raison de le combattre? Qui d’autre qu’un cardinal de l’Église catholique romaine pourrait le dire? Mais le cardinal semble s’intéresser uniquement au «changement de paradigme» que la situation des divorcés remariés exige aujourd’hui.

Comme pour prévenir les objections immédiates, le cardinal met immédiatement les mains en avant: l’Eglise «ne peut pas proposer une solution différente ou contraire à la parole de Jésus». L’indissolubilité du mariage sacramentel et l’impossibilité d’un nouveau mariage au cours de la vie de l’autre partenaire «fait partie de la tradition de foi contraignante de l’Eglise, qui ne peut pas être abandonnés ou dissoute en se référant à une compréhension superficielle de la miséricorde au rabais». Mais immédiatement après avoir proclamé la nécessité de rester fidèle à la Tradition, le cardinal Kasper avance deux propositions dévastatrices pour contourner le Magistère pérenne de l’Eglise en matière de famille et de mariage.

La méthode à adopter, selon Kasper, est celle suivie par le Concile Vatican II sur la question de l’œcuménisme et la liberté religieuse: changer la doctrine, sans montrer qu’on la modifie. «Le Concile» – affirme-t-il – sans violer la tradition dogmatique contraignante a ouvert des portes». Ouvert des es portes à quoi? A la violation systématique, en termes de pratique, de cette tradition dogmatique dont en paroles on affirme le bien-fondé.

La première route pour rendre vaine la tradition s’inspire de l’Exhortation apostolique Familiaris consortio de Jean-Paul II, là où il est dit que certains divorcés et remariés «sont subjectivement certains en conscience que leur précédent mariage irrémédiablement détruit n’avait jamais été valide» (n. 84 ). Familiaris consortio précise cependant que la décision de la validité du mariage ne peut être laissée à l’appréciation subjective de la personne, mais aux tribunaux ecclésiastiques, institués par l’Église pour défendre le sacrement du mariage. Justement en se référant à ces tribunaux, le cardinal enfonce le clou: «Puisqu’ils ne sont pas ‘iure divino‘ (de droit divin), mais se sont développés historiquement, on se demande parfois si la voie judiciaire doit être le seul moyen de résoudre le problème ou si d’autres procédures plus pastorales et spirituelles ne seraient pas possible. Comme alternative, on pourrait penser que l’évêque puisse confier cette tâche à un prêtre avec une expérience spirituelle et pastorale comme pénitencier ou vicaire épiscopal».

La proposition est explosive. Les tribunaux ecclésiastiques sont les organes auxquels est normalement confié l’exercice du pouvoir judiciaire de l’Eglise. Les trois principaux tribunaux sont la Pénitencerie apostolique, qui juge les cas du for intérieur, la Rote romaine, qui reçoit en appel les jugements de tout autre tribunal ecclésiastique, et la Signature apostolique, qui est l’organe judiciaire suprême, qu’on pourrait comparer à la Cour de cassation dans les juridictions civiles.
Benoît XIV, avec sa célèbre constitution Dei Miseratione , introduisit dans le jugement matrimonial le principe de la double décision judiciaire conforme. Cette pratique protège la recherche de la vérité, garantit une juste issue au procès, et démontre l’importance que l’Eglise attribue au sacrement du mariage et à son indissolubilité. La proposition de Kasper met en cause le jugement objectif du Tribunal ecclésiastique, qui serait remplacé par un simple prêtre, appelé non plus à sauvegarder le bien du mariage, mais à satisfaire les exigences de la conscience individuelle.

Se référant au discours du 24 Janvier 2014 aux fonctionnaires du Tribunal de la Rote romaine, dans lequel le pape François affirme que l’activité judiciaire ecclésiale a une connotation profondément ecclésiale, Kasper absorbe la dimension judiciaire dans celle pastorale, affirmant la nécessité d’une nouvelle «herméneutique juridique et pastorale», qui voit, derrière chaque cas, la «personne humaine». 
«Est-il vraiment possible – se demande-t-il – que l’on décide du bien et du mal des personnes en seconde et troisième instance uniquement sur la base d’actes, disons sur papier, mais sans connaître la personne et sa situation?».
Ces mots sont offensants pour les tribunaux ecclésiastiques et pour l’Église elle-même, dont les actes de gouvernement et de magistère sont fondés sur des documents, déclarations, actes juridiques et doctrinaux visant tous à la ‘salus animis‘. On peut facilement imaginer comment les nullités matrimoniales déborderaient, introduisant le divorce catholique de fait sinon de droit, avec un dommage dévastateur justement au bien des personnes.

Le cardinal Kasper semble en être conscient, car il ajoute: «Il serait erroné d’essayer de résoudre le problème uniquement dans un élargissement généreux de la procédure de nullité du mariage». Il faut «prendre en compte la question plus difficile de la situation de mariage conclu et consommé entre baptisés, où la communion du mariage est irrémédiablement brisée et un ou les deux conjoints ont conclu un deuxième mariage civil». Kasper cite à ce stade une déclaration de la Doctrine de la Foi en 1994, selon laquelle les divorcés remariés ne peuvent pas recevoir la communion sacramentelle, mais peuvent recevoir celle spirituelle. Il s’agit d’une déclaration conforme à la tradition de l’Église. Mais le cardinal fait un bond en avant, posant cette question: «Celui qui reçoit la communion spirituelle est « un » avec Jésus-Christ, comment peut-il alors être en contradiction avec le commandement du Christ? Pourquoi, alors, ne peut-il pas recevoir également la communion sacramentelle? Si l’on exclut des sacrements les chrétiens divorcés et remariés (…) ne mettons-nous pas en cause la structure fondamentale sacramentelle de l’Eglise? ».

En réalité, il n’y a aucune contradiction dans la pratique séculaire de l’Église. La divorcés remariés ne sont pas dispensés de leurs devoirs religieux. Comme chrétiens baptisés, ils sont toujours tenus à observer les commandements de Dieu et de l’Église. Ils ont donc non seulement le droit mais le devoir d’aller à la messe, d’observer les préceptes de l’Église et d’éduquer chrétiennement les enfants. Ils ne peuvent pas recevoir la communion sacramentelle, car ils sont en état de péché mortel, mais peuvent faire une communion spirituelle, parce que même ceux qui se trouvent dans une situation de péché grave doivent prier pour la grâce de sortir du péché. Mais le mot péché n’entre pas dans le vocabulaire du cardinal Kasper et n’affleure jamais dans son rapport au Consistoire. Faut-il s’étonner si, comme le pape François lui-même l’a dit le 31 Janvier, aujourd’hui «on a perdu le sens du péché»?