Le Richelieu du Vatican

vaticano

Au cours des longs entretiens que j’eus avec lui entre 1980 et 1981, alors qu’il n’était pas encore prélat, don Mario Marini m’expliqua que, derrière l’organigramme officiel du Vatican se cachait un « directoire occulte », dirigé par Mgr Achille Silvestrini. À celui-ci, Don Marini donna le surnom de « Richelieu du Vatican », en référence au cardinal Secrétaire d’Etat de Louis XIII, Armand du Plessis de Richelieu (1585-1642), passé à l’histoire pour son génie de l’intrigue.

« Le centre nerveux du pouvoir – expliquait don Marini – est une pièce discrète, pratiquement inconnue tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Cité des Papes. Officiellement, c’est le « service du personnel de la Secrétairerie d’Etat », mais vous ne trouverez pas son nom dans l’annuaire pontifical, qui offre pourtant une description complète et détaillée de la Curie romaine. Le « saint des saints » de ce service est un centre d’archives confidentielles, bien distinct des archives officielles de la Secrétairerie d’Etat, divisées de leur côté en départements plus ou moins secrets. Ce bureau reçoit les informations, les conserve, en oriente la recherche, constitue instruit les dossiers, les prépare et, le cas échéant, fait disparaître les documents. Celui qui contrôle ces archives du « service du personnel » dispose, pour ainsi dire, d’une véritable bombe. En pratique, cela veut dire qu’il détient un pouvoir exceptionnel, dont les orientations et les directives finissent par s’imposer aux plus récalcitrants. Dans ce service, en effet, convergent et sont enregistrées les informations sur les personnalités de premier plan dans la vie de l’Eglise universelle. Ici on fiche et on prépare tout ce qui concerne les personnes au sommet de l’Eglise, y compris les « cas » plus délicats d’ordre théologique ou moral. Du haut de cet Olympe, la foudre peut tomber à tout moment ».

Sous le pontificat de Jean-Paul II, les nominations des évêques et des nonces étaient préparées dans ce bureau, qui recourait aussi pour cela à des opérations psychologiques et de conditionnement de l’opinion publique. Selon Mgr Marini, les décisions du Vatican étaient prises à un triple niveau. « Au niveau inférieur, il y a ce bureau secret, dont les clés sont aux mains de Mgr Giovanni Coppa, le bras droit de Mgr Silvestrini ; c’est à ce niveau qu’on rassemble et trie les informations pour les nominations ecclésiastiques ; c’est là aussi qu’une réputation peut être ruinée ou créée de toutes pièces. À un niveau supérieur, on examine, au sein d’un comité ultra-restreint, les éléments qui permettront de constituer un dossier personnel ; à ces discussions participent, en plus de Mgr Coppa et de son protecteur Mgr Silvestrini, Mgr Backis et Mgr Martinez Somalo, ainsi que le second de celui-ci, Mgr Giovanni Battista Re. Enfin, il existe un troisième niveau, où les décisions prises aux deux niveaux précédents sont ratifiées : là règne le cardinal Casaroli, incarnation de l’establishment hérité de Paul VI ».

En réalité les décisions étaient prises par Casaroli et Silvestrini, qui les présentaient ensuite au pape come le fruit d’une « décision collégiale ». Jean-Paul II se limitait à choisir un des trois candidats proposés par le lobby pour la nomination d’un évêque, d’un nonce ou encore de toute autre fonction dans un bureau de la Curie romaine. Selon Mgr Marini, ce clan progressiste avait étudié attentivement la psychologie de Jean-Paul II et avait fini par en découvrir le « talon d’Achille » dans le mythe de la collégialité, chère au cœur de Wojtyła. « C’est ainsi qu’on lui présente adroitement, comme le fruit d’un choix collégial, ce que l’on voudrait voir réalisé. En plus, le pape est invité à se décharger des embarras du gouvernement de l’Eglise pour se consacrer à sa mission pastorale et à abandonner aux mains d’experts et de techniciens le poids de l’organisation. Au même moment, les médias décrivent Jean-Paul II comme un pape fort et autoritaire, aux antipodes de la faiblesse et des hésitations de Paul VI ».

Mgr Marini était convaincu que Jean-Paul II n’avait, au contraire, que peu d’autorité réelle, car la Mafia vaticane lui avait enlevé son pouvoir de gouvernement. La carrière du cardinal McCarrick comme celle de beaucoup d’autres prélats controversés de l’époque de Jean-Paul II s’est faite selon ce mécanisme, à un moment où le pape multipliait les voyages en laissant à la Curie romaine le choix des nominations. Il y eut quelques exceptions : en 1983, par exemple, le pape imposa, contre la volonté de la « Mafia », Mgr Adrianus Simonis (1931-2020) comme archevêque d’Utrecht, aux Pays-Bas.

Mgr Achille Silvestrini, le cerveau du directoire occulte qui dirigeait la politique vaticane, était né le 25 octobre 1923 à Brisighella, un petit village d’Emilie-Romagne, célèbre pour avoir donné naissance à huit cardinaux. Ordonné prêtre en 1946, il entra en 1953 au service diplomatique de la Secrétairerie d’Etat, sans jamais avoir eu l’expérience d’une nonciature. Mgr Marini disait que Silvestrini avait deux pères ecclésiastiques : un selon la chair et l’autre, spirituel. Le premier était le cardinal Amleto Cicognani (1883-1973), né comme lui à Brisighella, et le second, Mgr Salvatore Baldassari, archevêque de Ravenne de 1956 à 1975, année où Paul VI le démit de sa charge pour ses positions pro-communistes.

J’ai, personnellement, fait la connaissance de Mgr Silvestrini le 22 mai 1980, quand il m’a reçu au Vatican avec les dirigeants de l’Alleanza Cattolica, Giovanni Cantoni et Agostino Sanfratello. Julia Meloni rappelle dans son livre un entretien au cours duquel nous avons exposé à Mgr Silvestrini l’urgence d’un referendum pour abroger la loi sur l’avortement, approuvée le jour-même en Italie (The St. Gallen Mafia, Tan 2021, pp. 20-22). Silvestrini nous répondit qu’il considérait le referendum comme inopportun, car il aurait provoqué une dangereuse « contre-catéchèse » abortiste, dans le sens où si, du côté catholique, on voulait abroger les normes homicides, les forces pro-avortement les auraient défendues avec d’autant plus de vigueur. En réalité, il était convaincu de l’irréversibilité du processus de sécularisation auquel, selon lui, l’Eglise devait s’adapter. C’est dans cet esprit qu’il encourageait l’Ostpolitik et conduisait la délégation du Saint-Siège pour la révision des Accords du Latran, d’où sortit le Nouveau Concordat avec l’Italie, signé le 18 février 1984 par le cardinal Casaroli et le président du Conseil de l’époque, Bettino Craxi (cf. R. de Mattei, L’Italia cattolica e il Nuovo Concordato, Fiducia, 1985).

Lors du consistoire du 28 juin 1988, Jean-Paul II créa Silvestrini cardinal et, trois jours après, le nomma préfet du Tribunal Suprême de la Signature Apostolique, la « cour de cassation » du Vatican. En 1991, Silvestrini fut nommé préfet de la Congrégation pour les Eglises orientales, une charge qu’il abandonna à 77 ans, atteint par la limite d’âge. Il consacra les dernières années de sa vie à soutenir de toutes ses forces le projet de la « Mafia de Saint-Gall ».

Don Mario Marini quant à lui fut affecté, en 1983, à la Congrégation pour le Clergé, que dirigeait le cardinal Silvio Oddi (1910-2001), avant d’être nommé sous-secrétaire de la Congrégation pour le Culte divin et la Discipline des Sacrements en 1997.

Le 7 juillet 2007, en publiant le motu proprio Summorum Pontificum, Benoît XVI nomma Don Marini secrétaire adjoint de la Commission Pontificale « Ecclesia Dei », dont il devenait le numéro 3 après le cardinal Dario Castrillón Hoyos, qui en était le président, et Mgr Camille Perl, le secrétaire. Le pape lui conféra aussi la dignité de chanoine de la Basilique Vaticane. Mgr Marini s’est éteint à 73 ans, le 14 mai 2009, en laissant le souvenir d’un caractère difficile, mais aussi d’un authentique serviteur de l’Eglise.

Le cardinal Silvestrini mourut dix ans plus tard, le 29 août 2019, exactement le jour où son « filleul » » Giuseppe Conte se voyait confier par le Président de la République, Sergio Mattarella, la charge de former un gouvernement de gauche en Italie. Conte était en effet un « ancien » de la Villa Nazareth, le Collège universitaire dont le cardinal Casaroli, puis le cardinal Silvestrini furent les protecteurs et qui fut, pendant des décennies, un centre de relations à cheval entre la diplomatie et la politique (cf. Davide Maria De Luca, La Villa dove è nato il rapporto speciale tra Conte e il Vaticano, “Domani”, 19 janvier 2021). Après la mort de Silvestrini, la gestion de la Villa Nazareth a été reprise par l’archevêque Claudio Maria Celli, considéré au Vatican comme le véritable héritier du « Richelieu du Vatican ». Le pape François a été accueilli à la Villa Nazareth le 18 juin 2016 par le même Celli et le cardinal Silvestrini, alors déjà malade et en chaise roulante. Avec eux se trouvait Angela Groppelli, la psychothérapeute dont Silvestrini fut le patient pendant de longues années et qui devint par la suite le moteur de l’activité politique de la Villa Nazareth.

L’archevêque Celli serait l’inspirateur dans l’ombre de l’ouverture du pape François à la Chine communiste, après l’échec de l’Ostpolitik de Paul VI avec l’Union Soviétique. Il est certain en tout cas qu’il existe un fil qui, à travers la « Mafia de Saint-Gall », remonte à la « Mafia vaticane » des années 80 et, plus loin encore, aux hommes de Paul VI qui poursuivaient les mêmes objectifs idéologiques. Ce réseau souterrain qui a dirigé la politique ecclésiastique des cinquante dernières années, se soucie peu du Corps Mystique du Christ qui continue dans l’histoire sa mission du salut éternel des âmes, mais c’est justement pour cette raison que ses intrigues méritent d’être connues.