Depuis le 8 décembre dernier, l’Église catholique compte 21 nouveaux cardinaux. Le Sacré Collège est constitué donc de 256 membres, dont 141 auront le droit de vote lors du prochain conclave. L’annonce de la création des nouveaux cardinaux a été faite le 6 octobre par le pape François qui, le jour de l’Immaculée Conception, leur imposera la barrette rouge, signe de la disponibilité à verser le sang, en prononçant la formule solennelle : «À la louange de Dieu tout-puissant et au décorum du Siège apostolique, vous recevez la barrette pourpre en signe de la dignité et de l’office de Cardinal, elle signifie que vous êtes prêt à l’accomplir avec force, au point de donner votre sang pour l’accroissement de la foi chrétienne, pour la paix et l’harmonie au sein du Peuple de Dieu, pour la liberté et l’extension de la Sainte Église catholique et romaine».
Cette formule solennelle n’est pas une simple figure de style : elle indique la responsabilité des cardinaux, qui sont les collaborateurs et les conseillers les plus directs du Pape et forment une sorte de Sénat de l’Église. Pour comprendre cette très haute mission des cardinaux, je cite un épisode très éclairant du beau livre du père Charles T. Murr, L’anima segreta del Vaticano. Il profondo legame tra Pio XII e suor Pascalina, publié en 2024 par les éditions Fede e Cultura de Vérone (pp. 84-88) (en anglais: The God-Mother. Mother Paschalina – a Feminine Tour-de-Force, Createspace Independent Pub, 2017).
L’histoire est la suivante. En 1946, le pape Pie XII a élevé Mgr Thomas Tien Ken-Sin (1880-1967), archevêque de Pékin, à la dignité de cardinal, donnant ainsi à l’Église catholique son premier cardinal chinois.
En 1949, la Chine est tombée sous le contrôle du révolutionnaire marxiste-léniniste Mao Zedong, l’un des plus féroces dictateurs communistes, qui a conservé le pouvoir jusqu’à sa mort en 1976. Conformément aux principes du marxisme-léninisme, Mao entendait éliminer toute présence religieuse de la nouvelle République populaire de Chine. De toutes les religions mal aimées en Chine, le catholicisme romain était particulièrement execré par Mao, qui non seulement détestait la doctrine de l’Église, mais craignait son organisation au niveau national et international. Tous les évêques et prêtres chinois ont été donc invités à renoncer à leur foi pour contribuer à l’édification de l’État socialiste. La mort, l’emprisonnement, la rééducation dans des camps de travail attendaient ceux qui voulaient rester fidèles à l’Église de Rome.
Lorsque le cardinal archevêque de Pékin, Mgr Tien Ken-Sin, apprit que le président Mao avait l’intention de l’accuser de trahison et de le faire arrêter, il réussit à s’enfuir de nuit et à rejoindre la ville de Rome.
Un matin, le cardinal s’est présenté à la porte de bronze de la Cité du Vatican, portant l’insigne cardinalice et vêtu de rouge de la tête aux pieds. Il s’attendait peut-être à un accueil chaleureux de la part du Pape, mais il n’en fut rien.
C’est alors qu’intervient le témoignage de sœur Pascalina, qui fut une très fidèle collaboratrice du pape Pacelli et qui raconta au jeune père Murr, qui la fréquentait dans les années 1970 : « Le Saint-Père m’a appelé dans son bureau ce matin-là et m’a dit qu’il y avait un visiteur exceptionnel à la porte. Comme Monseigneur Tardini avait déjà informé Sa Sainteté que le cardinal Tien avait fui la Chine pour sauver sa vie, l’arrivée du Cardinal sur le pas de la porte du Saint-Père n’était pas une surprise totale. Cependant, – poursuit sœur Pascalina – le Saint-Père n’était pas du tout content» et a donné à la religieuse des instructions précises pour transmettre un message au distingué cardinal chinois. «Rapporté par une femme – ajoute le Pape – ce sera plus clair et notre colère sera moins évidente».
Sœur Pascalina, un peu nerveuse, se rend chez le cardinal Tien, qui attend des nouvelles à la Secrétairerie d’État, et, surmontant ses réticences, lui dit : «Votre Éminence, le Saint-Père ne peut pas vous recevoir aujourd’hui, ni aucun autre jour dans un avenir proche».
«Mais je dois parler à Sa Sainteté personnellement» proteste le Cardinal. « Je crains que cela ne soit pas possible» répondit la religieuse. «Tout ce que vous voudrez dire au Saint-Père, vous le direz à Monseigneur Tardini dès son retour. Cependant, le Saint-Père m’a demandé de vous poser une question qui l’intrigue. Le Saint-Père aimerait savoir à quoi vous avez pensé lorsque vous avez accepté la barrette rouge. Il aimerait également vous demander pourquoi vous pensez que les cardinaux de la Sainte Église romaine portent du rouge. Si vous pensez que cela signifiait autre chose que la volonté de verser son propre sang pour le Christ et son Église, alors quelle était la signification de cette couleur pour vous ?»
Le Cardinal ne répond pas et ferme les yeux, restant silencieux. Avant de quitter la pièce, sœur Pascalina a donné au cardinal un dernier conseil. Elle lui dit que le Saint-Père était extrêmement attristé qu’il ait abandonné son troupeau à un moment où son peuple avait le plus besoin de lui. Il aurait dû rester à son poste. Si cela signifie la prison ou la mort, il aurait dû retourner en Chine, en prenant de tels risques, au lieu de siéger au Vatican vêtu de rouge. «Si vous décidez de ne pas retourner en Chine – a-t-elle ajouté – je pense que vous devriez démissionner auprès du Saint-Père et laisser votre soutane à quelqu’un qui sait pourquoi elle est rouge».
Le Cardinal ne démissionna pas et se retira à Chicago. On peut imaginer la sévérité du jugement de Pie XII à son égard. Mais qu’aurait dit Pie XII sachant qu’aujourd’hui le Vatican collabore ouvertement avec les héritiers des persécuteurs communistes de l’époque ? Des héritiers qui ne renient pas, mais revendiquent fièrement l’héritage de Mao Zedong et l’idéologie communiste de leur pays.
En attendant, je recommande la lecture du livre du père Charles Murr, un prêtre américain qui a passé sa vie à Rome entre 1971 et 1979. Don Murr a déjà publié en 2023, toujours aux éditions Fede e Cultura, un livre important sur Massoneria vaticana. Logge, denaro e poteri occulti nell’inchiesta Gagnon. Le nouveau livre est rempli de nombreux autres épisodes et anecdotes qui nous aident à lire l’histoire de l’Église de l’intérieur. Le mérite des deux ouvrages du père Murr est d’être écrits avec un style brillant, un sérieux historique et surtout un véritable amour de l’Église.