En mai 1085, voici 940 ans, mourait le pape saint Grégoire VII (Ildebrando de Soana,1030-1085), le plus grand réformateur de son temps et l’un des plus grands papes de l’histoire.
Il fut élu au trône pontifical, malgré ses réticences, le 29 avril 1073, à l’âge de 60 ans. Voici comment il s’exprimait peu après son élection : « Je veux que vous sachiez, frères très chers, que nous avons été placé dans une position qui nous oblige, que nous le voulions ou non, à annoncer la vérité et la justice à tous les peuples, et surtout aux peuples chrétiens, car le Seigneur a dit : crie, ne cesse pas de crier, élève la voix comme le cor, pour annoncer à mon peuple ses fautes (Is. 58, 1) ».
Grégoire VII prit à bras le corps le mal moral de son temps. En 1074, quelques mois après son élection, il convoqua un concile à Rome et y fit approuver deux décrets importants : le premier contre les prêtres qui transgressaient la loi du célibat et le second contre la simonie. Puis il envoya partout des légats et des lettres pour obliger les évêques à tenir des conciles où ils promulgueraient et feraient observer des décrets semblables. Lors d’un second concile en 1075, il condamna l’investiture laïque des évêques.
Pour Grégoire, il existait, entre la simonie et la politique des investitures, un lien étroit. Les pouvoirs publics (empereur, roi, ducs et comtes) désignaient de fait les prélats, en imposaient le choix et, parfois, les créaient en leur remettant eux-mêmes la crosse ou l’anneau, insignes de leur charge. Grégoire entendait restaurer la dignité et l’indépendance de l’épiscopat, en s’opposant à l’investiture laïque, qu’elle fût le fait de l’empereur ou d’autres pouvoirs séculiers.
L’empereur Henri IV et les clergés allemand et lombard se rebellèrent contre le pape. Grégoire cita Henri à comparaître à Rome, au jour fixé, en le menaçant d’excommunication s’il ne se présentait pas. Henri convoqua alors, à Worms, un concile contre Grégoire et se mit d’accord avec le préfet de Rome, Leucio, pour destituer le pape. Dans la nuit de Noël 1075, Leucio pénétra avec ses hommes en armes dans Sainte-Marie-Majeure, où le pape célébrait l’office. Le pontife fut arraché de l’autel, frappé à la tête et fait prisonnier. Mais quelques heures plus tard, le pape était libéré par le peuple. Grégoire réunit un nouveau concile (1076), au cours duquel il excommunia solennellement Henri et déclara ses sujets d’Allemagne et d’Italie déliés de leur serment de fidélité. Il écrivit toutefois aux princes allemands de ne pas abuser de l’excommunication contre le roi, mais de chercher plutôt à l’amener au repentir.
La sentence prononcée par le pape porta un coup terrible à la cause d’Henri en Allemagne. Parmi ses sujets, de nombreux seigneurs s’insurgèrent contre lui et convoquèrent une diète pour lui nommer un successeur. Comprenant le danger, Henri descendit en Italie pour se réconcilier avec le pape (1077). Grégoire, qui avait quitté Rome pour se rendre en Allemagne afin d’y assister à la diète d’Augsbourg, apprit le voyage d’Henri en Italie ; de Mantoue, où il se trouvait, il se rendit à Canossa, dans le château de la comtesse Mathilde qui lui était fidèle. On était en janvier. D’abord, Grégoire refusa de recevoir Henri, mais celui-ci arriva au château de Canossa, à pieds, dans la neige, et revêtu d’une tunique de laine grise. Le pape se méfiait d’un repentir aussi soudain, mais la comtesse Mathilde et l’abbé Hugo de Cluny l’ implorèrent de ne pas refuser la supplique d’un pénitent. Après trois jours d’attente, le 28 janvier 1077, Henri fut officiellement admis en présence du pape, qui lui pardonna et leva l’excommunication.
Presque sept siècles après que l’empereur Théodose se fut agenouillé, en pénitent, devant saint Ambroise, l’évêque de Milan, un autre empereur s’agenouillait devant l’autorité religieuse de l’Église. Mais, à la différence de Théodose, Henri IV n’était pas sincère et ne resta pas fidèle à ses promesses. Il se fit couronner roi d’Italie en dépit de l’interdiction du pape et prit les armes contre Rodolphe de Souabe qui, entre-temps, avait été élu empereur à sa place par les princes allemands.
Grégoire VII réagit fermement en faisant valoir son autorité. Il résuma sa position dans le Dictatus papae, un recueil de sentences qui montre les relations qui doivent exister entre le Saint-Empire romain et la papauté. Une guerre éclata entre fidèles du pape et fidèles de l’empereur.
Grégoire reçut l’appui de Mathilde de Canossa, une femme extraordinaire, originaire de Lombardie. Après l’assassinat de son mari, elle était demeurée seule pour gouverner un état important du centre de l’Italie. Comme elle n’avait pas d’héritiers, elle fit, en 1079, don de cet état à Grégoire, défiant ainsi ouvertement l’empereur. Henri IV convoqua alors un concile a Bressanone : il y fit déposer le pape et déclara Mathilde bannie de l’Empire. Le souverain allemand descendit sur Rome et assiégea le pape au Château Saint-Ange. Grégoire fut déposé et l’antipape Clément solennellement intronisé à sa place. Le jour de Pâques (31 mars 1079), Henri, avec son épouse Berthe, reçut de l’antipape la couronne impériale. Le prince normand Robert Guiscard accourut pour venir en aide à Grégoire, mais le sac de la ville auquel se livra son armée provoqua la réaction du peuple : poussé à la révolte par la faction hostile au pape, il se souleva et prit les armes.
Sous la protection des armes de Robert Guiscard, Grégoire fut contraint de fuir et partit en exil volontaire à Salerne. Là il renouvela l’excommunication à l’encontre d’Henri et de l’antipape Clément et mourut peu après, le 24 mai 1085. Il fut canonisé en 1606 par le pape Paul V. Sa dépouille est vénérée dans la cathédrale de Salerne.
On dit que ses dernières paroles furent : « Dilexi iustitiam, et odivi iniquitatem, propterea morivi in exilio» (« J’ai aimé la justice et haï l’iniquité ; c’est pourquoi je meurs en exil »), en écho aux mots du psalmiste : «Tu aimes la justice, tu hais l’impiété. C’est pourquoi ton Dieu t’a donné l’onction d’une huile d’allégresse comme à nul de tes compagnons » (Ps 45, 8).
La vie de saint Grégoire VII nous enseigne bien des choses. Je voudrais ici en souligner une. Le pape, comme Jésus-Christ dont il est le vicaire, a toujours été un signe de contradiction à l’intérieur et à l’extérieur de l’Église. La vie de Grégoire VII fut une lutte continuelle. Certains pensent qu’au Moyen Âge – ou à d’autres époques –, les chrétiens ont pu vivre sans se soucier de ce que disait et faisait le pape. Il n’en est rien. Au Moyen Âge, comme à toutes les époques de l’histoire, tous les chrétiens, même les plus simples ont été appelés à prendre conscience des batailles livrées par l’Église et à faire un choix entre un pape et un antipape, entre un pape et un empereur, en assumant devant Dieu la responsabilité de leur choix personnel. La vie du chrétien, comme celle de l’Église, est une lutte. Nul ne s’y peut soustraire en se limitant à suivre l’enseignement et les rites de l’Église, sans participer au combat qu’elle mène chaque jour contre ses ennemis internes et externes.